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Jean Pierre Freyermuth (1907-1989) - Elisabeth Freyermuth (1906-1990)

Une vie bien remplie…





 


Jean-Pierre Freyermuth voit le jour le dimanche 18 mars 1907 à Kalhausen, dans une petite maison du "Schbàtzen Eck", littéralement le coin des moineaux, maison qui porte actuellement le numéro 4 de la rue des mésanges et qui appartient à la famille Bertrand Freyermuth.

Les gens donneront plus tard à Jean Pierre le surnom de "Schwärtzel", le petit noir, sans doute en raison de la couleur de ses cheveux.


Il est le troisième fils d’Eugène Freyermuth, maçon, âgé de 32 ans et d’Agathe Jung, mère au foyer, âgée de 27 ans. Les parents se sont mariés religieusement le 18 novembre 1902 avec une dispense de consanguinité en ligne collatérale au 4ème degré.

 






Eugène Freyermuth (1874 -1938)



Agathe Jung (1879 - 1934)

       
Les parents ne sont pas bien riches et arrivent juste à survivre avec leurs enfants. En plus de son métier de maçon, Eugène s’occupe avec son épouse d’un petit train de culture et élève quelques bêtes. La mère, Agathe, donne souvent un coup de main à des cultivateurs du village en tant que journalière et elle gagne ainsi quelques produits pour améliorer le quotidien : un sac de blé ou de pommes de terre, des betteraves pour les animaux…

Le couple a déjà deux fils : l’aîné, André, né le 20 août 1903, sera aussi maçon, puis entrepreneur en bâtiment. Le second, Dominique, né le 6 décembre 1906, fera carrière dans la police nationale et s’établira à Forbach.
                                        



Dominique Freyermuth  (1906 - 1984)
                           









André Freyermuth (1903 - 1994)


Plus tard, le 15 mai 1913, naîtra encore un quatrième garçon, Emile. Ce dernier travaillera également dans le bâtiment, puis sera commerçant ambulant en porcelets. Kalhausen vit encore pour quelques années sous domination germanique et les trois premiers fils vont à l’école allemande jusqu’en 1918.

 

Emile Freyermuth (1913-1985)



L’abbé Albert Michel est curé de Kalhausen depuis 1895 et il mène la paroisse d’une main de fer. Trouvant trop vétuste le presbytère mis à sa disposition par la commune, il vient tout juste d’acquérir au nom de la paroisse une ancienne maison située près de l’église. Il la fait démolir et édifie à sa place, en 1898, un magnifique presbytère à allure de maison de maître. Il fait décorer la grande salle à manger de splendides peintures représentant la crucifixion, des saints et des paysages du pays de Bitche.




Photo prise au début du 20ème siècle.
La rue qui passe maintenant devant le presbytère
n’est encore qu’un sentier.  

                                                

C’est l’abbé Adam Pefferkorn (1841-1904), professeur au petit séminaire de Montigny-lès-Metz et originaire du village qui a réalisé ces magnifiques décorations. Après son décès, son frère Henri (1848-1918), curé de Bettborn, essaiera de finir les peintures, mais elles resteront définitivement inachevées.           





Abbé Michel Albert




Abbé Adam Pefferkorn


Abbé Henri Pefferkorn

        





Deux fresques de la salle à manger



Les paroissiens sont bien sûr mis à contribution pour la construction de ce "château", chacun selon ses capacités. Le curé a besoin d’ouvriers, de maçons, de manœuvres, de charretiers pour le transport des matériaux, mais aussi de généreux donateurs. La plupart des paroissiens sont pauvres et ont juste de quoi survivre. Les agriculteurs ont du mal à trouver du temps libre pour se mettre gratuitement au service de la paroisse. Mais le curé ne l’entend pas de cette oreille et "force" plus ou moins les paroissiens à donner un coup de main sous peine de damnation.

On peut penser à juste titre que le père de Jean-Pierre a aussi dû mettre ses compétences de maçon au service de la paroisse ou plutôt du curé.
 
Le petit Jean-Pierre a souvent maille à partir avec le curé lors des leçons de catéchisme qu’il dispense à l’école, deux fois par semaine. Le prêtre est très sévère et use sans modération de la baguette.

En ce temps-là, il faut connaître sur le bout des doigts son catéchisme et gare à celui qui ne sait pas le réciter. De plus, tout écart de conduite, tout bavardage, toute dissipation pendant les offices obligatoires en semaine, avant le début des cours et surtout les dimanches et jours de fêtes, sont sévèrement punis et les fortes têtes mises au pas souvent avec l’aval des parents. Ces derniers n’osent pas trop protester publiquement de peur d’être mal vus par le curé.

Beaucoup de personnes gardent un mauvais souvenir de ce prêtre bien dans l’air de son temps et qui a quand même exercé son ministère au village pendant 45 ans, soit presque deux générations.


Jean-Pierre n’aime pas les leçons de catéchisme qui empiètent sur son temps libre et il préférerait s’occuper des bêtes. Un jour, pendant l’heure de catéchisme donnée après 16 heures, le prêtre le punit et le fait sortir de la classe. Il doit alors se tenir tranquille dans le couloir. Mais le jeune garçon trouve le temps long et la situation inconfortable. Il quitte, sans faire de bruit, l’enceinte de l’école et rentre vite à la maison où il sort la vache de l’étable pour la mener paître. Le petit récalcitrant a droit à une bonne remontrance de la part du curé qui ne le mettra plus jamais à la porte de la classe.

Jean-Pierre, à la sortie de l’école, doit se trouver une place : soit entrer en apprentissage auprès d’un patron, soit s’engager comme ouvrier agricole auprès d’un fermier. Le métier de maçon ne le tente pas à priori car il est trop dur et ne paye pas beaucoup. Il est plutôt attiré par les bêtes et se verrait bien cultivateur. Mais il n’est pas question de pratiquer l’agriculture avec son père qui n’est pas paysan à plein temps. Le train de culture est beaucoup trop petit et le matériel agricole insignifiant.

C’est ainsi qu’il trouve à seize ans un emploi de vacher auprès d’un marchand de bestiaux de la Meuse. Comment a-t-il trouvé cette place, aussi loin de Kalhausen ? Peut-être par l’intermédiaire de son oncle, Dominique Jung, le frère de sa mère, établi depuis 1910 à Epiez sur Meuse, au sud de Vaucouleurs et qui connaît bien le milieu agricole local puisqu’il est cultivateur et éleveur de moutons.




Dominique Jung
(1875-1963)

 
Le changement est sans doute assez brutal. Il faut se mettre à la pratique du français et cela est certainement difficile pour le jeune homme qui a certes appris les rudiments à l’école, après le retour de la Lorraine à la France, mais qui jusqu’à présent n’a pas pu pratiquer le français. Tout le monde parle le dialecte francique à Kalhausen.

L’éloignement pose aussi des problèmes car le jeune Jean-Pierre  ne peut pas très souvent rentrer chez ses parents, mais il a de la famille en Meuse et il peut de temps en temps lui rendre visite. Il est toujours accueilli à bras ouverts par cet oncle Dominique, heureux de retrouver quelqu’un du pays.

Dans son nouveau travail, il lui faut désormais s’occuper du bétail, cela le connaît bien et il aime le faire, il sait le faire, comme il l’a appris de son père. Parfois il lui faut accompagner un convoi de bêtes qui prennent le train pour une destination lointaine. Ainsi il a l’occasion un jour de se déplacer jusqu’à Sète, dans l’Hérault.

Mais cette situation ne durera pas longtemps car le marchand de bestiaux, dépressif à cause d’un dépit amoureux, essaie de mettre fin à ses jours en se jetant dans la Meuse. Jean-Pierre, témoin de la scène, se porte au secours de son patron, mais manque de se noyer lui aussi car il ne sait pas du tout nager. Lui seul sera sauvé par des personnes présentes et il faudra même le ranimer car il avait déjà bu la tasse.

Il gardera de cette aventure des séquelles au niveau des poumons et il profitera plus tard d’un taux d’invalidité partielle. Décidément Jean-Pierre n’a pas de chance et il est obligé de rentrer à Kalhausen.

On ne sait pas par quel hasard ou opportunité Jean-Pierre entre alors au service d’un industriel de Sarreguemines comme valet de chambre. Le changement doit être radical : passer de vacher à valet de chambre, quitter l’étable avec ses odeurs caractéristiques pour les salons feutrés de la bourgeoisie, délaisser les comportements un peu rudes parfois pour la politesse et les bonnes manières, laisser les habits crottés pour une tenue soignée, tout cela ne doit pas être évident. Mais Jean-Pierre est jeune et il se fait facilement à son nouvel emploi.

La famille Huber possède à Steinbach, sur la rive gauche de la Sarre, une fabrique qui produit de l’étoffe de soie et de coton appelée peluche et qui sert à fabriquer les chapeaux haut de forme très à la mode à l’époque.

Jean-Pierre apprend le métier de valet de chambre dans la somptueuse villa bâtie par Emile, le fondateur de l’usine de peluches, sur la colline du Blauberg, près du sanctuaire marial. C’est là qu’il peut peut-être contempler la magnifique collection d’objets archéologiques, de monnaies anciennes et de tableaux de maîtres amassés par Emile Huber.


 

Emile Huber (1838-1909)




La villa Huber, état actuel.

 


Emile est décédé en 1909 et ses descendants habitent maintenant la villa. Jean-Pierre s’occupe du ménage des occupants de la maison et vivra un jour une expérience qu’il se fera un plaisir de raconter par la suite.

Sa patronne l’ayant appelé, il entre ainsi un matin dans la chambre de Madame et la voit entièrement dévêtue. Le jeune garçon en est certainement très gêné et reste bouche bée. Sa patronne le rassure et lui fait apporter quelque chose. Ce fait a sans doute très marqué le jeune homme, ce fut pour lui certainement sa première expérience de l’anatomie féminine.


Combien de temps Jean-Pierre restera-t-il au service de cette famille ? On ne le sait pas. Peut-être l’emploi ne lui plaît-il pas ou aspire-t-il, lui, l’enfant de la campagne, élevé au milieu des bêtes, à une autre forme de vie, plus proche de la nature, loin des conventions et des habitudes bourgeoises ?

Maintenant il faut faire son service militaire et c’est toujours un honneur pour un jeune homme d’être déclaré apte pour le service national. Jean-Pierre fait sa période militaire en 1927 dans le nord de la France, à Dunkerque, au 110ème Régiment d’Infanterie. C’est pour lui aussi l’occasion de voir du pays et de faire connaissance avec d’autres jeunes de milieux différents. Il se lie ainsi d’amitié avec un jeune homme de la région, Robert Klein qui lui remet une photo de lui en souvenir.

Il est d’usage de se faire photographier en tenue militaire de sortie et les jeunes filles du village raffolent de ces jeunes soldats en bel uniforme. Les jeunes gens ont en général de bons souvenirs de leur période militaire et gardent de nombreuses photos de leurs camarades de régiment. Jean-Pierre ne déroge pas à la règle et conserve de telles photos qui lui rappellent de joyeux évènements, même si la discipline est stricte et si l’éloignement pèse.

Ces photos servent aussi de preuves pour pouvoir montrer à ses camarades du village et plus encore aux filles qu’on est devenu maintenant un homme, qu’on a pleinement réussi l’examen de passage et qu’on est désormais prêt à se marier.




Jean-Pierre est le premier à gauche au premier rang
 



Jean-Pierre est le troisième à partir de la gauche au premier plan.
  

(Pour agrandir la photo veuillez cliquer dessus)

La 7ème compagnie au complet avec son capitaine.
Jean-Pierre est le quatrième de l’avant-dernière rangée, à partir de la gauche.




Robert Klein, le copain de chambrée.


Le verso de la carte


De retour à la vie civile, Jean-Pierre doit partir travailler pour subvenir à ses besoins, il ne peut rester à la maison car il n’y a pas de possibilité de faire sa vie, comme il le souhaiterait, dans l’agriculture avec ses parents.


La construction de la ligne Maginot, qui est sensée protéger la frontière du nord et de l’est contre toute intrusion d’une armée ennemie, demande une main d’œuvre abondante et de nombreux habitants des régions traversées s’engagent  dans l’espoir de ramener en fin de mois une bonne paie pour améliorer les conditions de vie.
Jean-Pierre ne manque pas l’opportunité de trouver là un emploi stable et bien rémunéré. Il  s’engage dans  l’entreprise Dietsch de Sarreguemines dont une filiale, la Société des Grands Travaux de l’Est et du Nord a obtenu un marché phénoménal : la construction de l’ouvrage du Hochwald situé entre  Soultz-sous-Forêts et Lembach, en Alsace, près de Wissembourg.

C’est le plus grand chantier jamais confié à l’entreprise et pas moins de 2500 ouvriers vont s’activer pendant 5 ans, de 1929 à 1934, à creuser 14 km de galeries et à mettre en œuvre 95 000 m3 de béton. Cet immense ouvrage d’artillerie comprend 11 blocs de combat, 9 casemates et 3 entrées.

Les délais de construction doivent être respectés et les ouvriers sont cantonnés sur place toute la semaine dans des baraques pour ne rentrer que le samedi. Jean-Pierre n’est pas un ouvrier qualifié. Mais il est le bienvenu pour alimenter la bétonnière ou pousser les wagonnets chargés de béton et déverser leur chargement dans les coffrages.


 


Comme il est d’usage, le jeune homme, qui habite encore la maison familiale, doit donner la plus grosse partie de sa paie mensuelle à ses parents qui en ont bien besoin et il ne lui reste plus qu’un peu d’argent de poche. Il est bien sûr nourri, blanchi et logé pour le temps qu’il passe sous le toit paternel. Mais il aimerait garder son salaire pour lui, quitte à payer à ses parents une sorte de pension. D’ailleurs il n’est pas souvent à la maison puisqu’il travaille sur son chantier. Mais sa mère Agathe n’est pas d’accord et exige d’autorité la paie. Jean-Pierre se soumet, mais pas de gaieté de cœur.



Jean-Pierre avant son mariage
 
Entre temps le jeune homme a fait plus ample connaissance avec une fille du village, qui habite dans le haut de la rue des fleurs, au numéro 45, "ùff em Wélschebèèrsch". Il s’agit d’Elisabeth, née le 28 octobre 1906, connue sous le nom de "Pièèrs Lissa".

Elle s’appelle également Freyermuth, mais n’est pas apparentée avec lui, elle a un an de plus que lui, mais c’est sans importance. Il la connaît depuis longtemps, elle habite dans la maison de son oncle Henri Bour appelé "Bùmmbajé" (1) et de sa tante qui n’ont pas d’enfants. Elle n’a pas d’autre famille au village, ses parents ont déménagé avant la guerre à Sarreguemines où son père Pierre était employé aux chemins de fer, dans le service de maintenance de la voie, "de Rott", alors que sa mère Marie Bour tenait le foyer. Ils ont quatorze enfants dont deux meurent en bas âge, neuf filles et 5 garçons.
 
Pierre était employé depuis le début de la guerre dans le service de surveillance des voies ferrées et devait effectuer des patrouilles à partir de Sarreguemines. Une nuit, il se fait malencontreusement happer par un convoi et son corps inanimé est découvert le 15 novembre 1914 par un cheminot sur la voie Kalhausen-Oermingen. Il décède quelques jours plus tard à l’hôpital de Sarreguemines, âgé de 53 ans, des suites de ses graves blessures à la tête.

 


Extrait de la Saargueminer Zeitung.


1). Henri Bour, dans son enfance, n’arrivait pas bien à parler. Un jour, en voulant appeler un copain dénommé Paul (en allemand Paulus, et en dialecte Pààlès), il dit : "Bùmm Bààles" pour "Kùmm Pààles" (Viens, Paul). D’où le surnom de "Bùmmbajé".





   Pierre Bour en compagnie de son épouse et de la jeune Elisabeth



Pierre Bour
(1863-1953) est le frère de la mère d’Elisabeth. Avec son épouse, Marie-Anne Freyermuth (1856-1933), ils ont eu deux enfants, le premier, mort-né en 1899 et le second, Henri en 1901, qui décède dès sa naissance.


Elisabeth est restée au foyer de son oncle qui l’a élevée, cela a déchargé sa mère d’une bouche supplémentaire à nourrir et elle aide son oncle dans son petit train de culture, tout en soutenant le vieux couple dans sa vieillesse.

En l’épousant, Jean-Pierre ferait une bonne affaire, il pourrait s’établir comme cultivateur, ce dont il rêve depuis toujours. Il aurait tout de suite une fermette, des terres, des bêtes. Autant y aller, puisqu’il aime de toute façon la jeune fille.
         
Le mariage est donc célébré le 25 juillet 1932 et peu de temps après, le 22 février 1933, arrive déjà un petit André. La mère de Jean-Pierre n’apprécie pas du tout cette naissance trop rapprochée du mariage pour la bonne raison que ce n’est pas la norme et que tout le village va jaser. De plus, le jeune homme a décidé, déjà avant son union, de garder son salaire pour lui et de ne plus le verser à ses parents.


 


André sera ouvrier, il apprendra le métier de menuisier chez Victor Hertzog à Oermingen, puis travaillera ensuite auprès de Jean-Pierre Gross, le menuisier du village. Il sera  plus tard embauché par l’entreprise Camus-Dietsch de Marienau qui produit des maisons préfabriquées en béton, puis finira sa carrière dans l’usine Sesa de Sarreguemines.


Il épousera, le 11 novembre 1957, Denise Hoffmann née le 1er février 1933. Le couple aura trois enfants : Marie née le 28 mai 1958, Martine née le 19 décembre 1960 et Astrid née le 24 septembre 1967. André quittera ce monde le 23 mars 2000.




André Freyermuth (1933 - 2000)     


              Denise Hoffmann (1933)              

Le second enfant du couple, Joséphine, naît le 29 mars 1934. Elle épouse le 16 novembre 1953 Adolphe Lenhard, maçon, puis chef de chantier à l’entreprise Dietsch.



 Adolphe Lenhard (1927-2012)


   Josephine Freyermuth (1934-2003)






(Pour agrandir la photo veuillez cliquer dessus
)

                   

Sur cette photo de mariage de Dominique Freyermuth et d’Odile Lutz de Schmittviller, prise le 22 juillet 1929, on peut reconnaître
-    au premier plan, à gauche, Eugène Freyermuth (3ème), son épouse Agathe (5ème à partir de la droite) et à l’extrême droite Dominique Jung d’Epiez
-    au second rang, tout à fait à droite André Jung de Metz
-    au troisième rang André Freyermuth (derrière la mariée)
-    au quatrième rang Jean-Pierre Freyermuth (4ème à partir de la gauche) et Emile Freyermuth (4ème à partir de la droite).

Agathe, la maman, appelée " s Rùtscher Agathe" car sa maison paternelle se trouvait à la "Rutsch", décède le 21 avril 1934, à l’âge de 55 ans seulement, victime d’une crise cardiaque.

Le père, veuf, habite maintenant au domicile de son fils cadet Emile, au numéro 69 de la rue des fleurs, " ùff em Wélschebèèrsch". Cette maison, propriété de la famille Malick, porte actuellement le numéro 10.


 


Emile avec son épouse Léonie et leur fille aînée Denise devant leur maison


Jean-Pierre s’installe après son mariage dans la maison de l’oncle Henri, au numéro 45, actuellement le 13, rue des fleurs. Il peut s’adonner désormais à sa passion depuis toujours, l’agriculture. Mais il ne lâche pas pour autant son emploi chez Dietsch.

Puisqu’il est absent toute la semaine, c’est sa jeune épouse qui s’occupe avec l’aide du vieil oncle des bêtes et des champs. Elle a fort à faire avec les deux bébés nés à un an d’intervalle, mais elle est jeune, elle est vaillante et elle travaille comme un homme. Le travail est dur, mais elle ne rechigne pas à la tâche.

Elle rend périodiquement visite à sa vieille mère, Marie Bour, qui habite toujours Sarreguemines. Il faut aller à pied à la gare distante de 3 km et aussi revenir le soir par le même moyen. Elle doit toujours se dépêcher, d’autant que le travail des champs n’attend pas et qu’il y a les enfants à la maison, sous la garde du vieil oncle.

Elisabeth envie parfois ses sœurs et ses frères qui ont presque tous quitté Sarreguemines pour trouver du travail dans la capitale. Aucun n’habite à la campagne. Leur vie est plus facile que la sienne, ils ont plus de confort, ils gagnent aisément leur vie alors qu’elle doit trimer du matin au soir pour un maigre revenu. Ah ! Si elle avait suivi sa mère ! Pourquoi est-elle restée à Kalhausen, chez cet oncle et cette tante qui n’ont pas eu d’enfants ?
La mère a parfois aussi du remords d’avoir "abandonné" sa fille à Kalhausen.



Marie Bour, à Sarreguemines, avec deux de ses fils,
André et Paul, le benjamin de la fratrie




Quelques filles Freyermuth :

A l'arrière : Catherine (17/12/1898) - Cécile (29/03/1910) -  Victorine  (19/09/1904) et Anne (1911)

Au premier plan : Elisabeth (28.10.1906)-Marie (4.07.1897)-Joséphine (29.03.1900) et Mathilde (18.11.1907).
Il manque Caroline  (14/06/1903)  décédée à l'âge de un an.


  Elisabeth n’a plus le choix maintenant, sa place est à Kalhausen auprès de son mari et de ses deux enfants. Sa vie se déroule à la campagne où les avantages sont bien réels. L’existence n’est pas rose non plus tous les jours en ville. Sa vie c’est son foyer, son ménage, l’agriculture, bien que ce ne soit pas facile.

Jean-Pierre l’aide de son mieux lors de ses rares moments de loisirs ou de ses congés. Et puis, il se met à élever des chevaux car il rêve de devenir un vrai cultivateur, un cultivateur haut de gamme, un "Pèèrdsbuur", un cultivateur à chevaux.

 


Un paysan à vaches dans le " Hohléch", la rue des Jardins


Les chevaux seront sa fierté pendant tout le temps qu’il en utilisera pour son travail. Il les appellera Grisette, Fauvette, Chita, Normand, Coquette,  Max ou encore Loulou. Il les bichonnera, surtout les poulains destinés à la vente.



François Freyermuth, Jean-Pierre et Henri Holtzritter
lors de la première messe de l’abbé Nicolas Muller en 1955.


 
Les cultivateurs à chevaux sont assez nombreux dans le village. Il y a Jean-Pierre Bruch, Henri Hoffmann, Auguste Metzger, Florian Gross, Joseph Greff, Jean-Pierre Hiegel, Chrétien Stephanus, Pierre List, ou encore Florian Thinnes. Ce dernier possède même une calèche pour conduire les baptêmes et le curé.

 

Pendant la moisson.

En effet l’abbé Michel Albert se rend chaque dimanche matin à Weidesheim distant de 3 km pour y dire une messe dans la petite chapelle castrale. A tour de rôle, les "Pèèrdsbuure" attellent leurs chevaux à la calèche et transportent le prêtre ainsi que les servants de messe. Jean-Pierre participe bien sûr à ce service rendu gracieusement au curé et il ne se prive pas de faire piquer parfois un sprint à l’attelage, histoire de prouver qu’il est le meilleur, le plus rapide. Ou pour se venger peut-être de ce curé qui le punissait souvent autrefois au catéchisme…

Après le chantier de l’ouvrage du Hochwald,  un autre chantier s’ouvre pour la filiale de l’entreprise Dietsch, cette fois dans le voisinage immédiat de Kalhausen. Il s’agit de bâtir le casernement d’Oermingen et les logements pour les officiers. Jean-Pierre est même nommé chef de chantier et il est responsable d’une équipe d’ouvriers. Souvent il emmène les plans des constructions le soir à la maison et il les étudie pour le lendemain avec l’aide de son épouse.

Et la vie continue, les enfants grandissent. Mais des menaces de guerre pointent à l’horizon. En 1936, des soldats du 26ème Régiment d’Infanterie de Nancy font des manœuvres dans le village. Chaque propriétaire de grange est tenu d’y loger quelques soldats. Ces derniers s’installent parfois devant la maison à même sur des planches pour prendre leur repas. Jean-Pierre n’est pas le dernier à bien les accueillir et à leur servir un verre de "Schnàps", de l’eau-de-vie de fruits.
 



Quelques soldats du 26ème devant la maison,  avec les deux enfants, André et Joséphine.


Eugène, le père, hébergé maintenant par son fils aîné André qui s’est construit une maison neuve au 161 rue de la gare, quitte ce monde le 20 juin 1938 à l’âge de 64 ans seulement.

Lors de la déclaration de la guerre, Jean-Pierre ne sera pas mobilisé à cause de son invalidité. Pour une fois il a de la chance et il reste auprès de son épouse et de ses enfants.

Lorsque l’ordre d’évacuation arrive le 1er septembre 1939, le couple doit partir comme tous les habitants du village en charrette jusqu’à Réchicourt-le-Château, distant de 55 km de Kalhausen. De là ils seront tous transportés dans des wagons à bestiaux jusqu’à la lointaine Charente.

Jean-Pierre et sa famille sont logés à Champagne-Mouton. La vie de réfugié ne lui convient pas du tout, il a dû abandonner ses bêtes, ses champs, son cadre de vie et le voilà plongé dans l’inconnu. Il souffre de l’inaction et du désœuvrement, l’hébergement est des plus précaires et sans aucun confort. Il commence très vite à regretter sa région. Il voudrait déjà rentrer au pays mais les autorités ne le permettent pas, la vraie guerre n’a pas encore commencé.

L’armée, en l’occurrence le 133ème Régiment d’Infanterie de Forteresse, occupe les ouvrages de la ligne Maginot et les nombreux abris et casemates intermédiaires situés sur le ban de Kalhausen. On attend de pied ferme le "Boche" et on l’empêchera de passer, bien mieux, on le renverra dans son pays, au-delà de la ligne Siegfried.

Pendant cette "Drôle de Guerre", les réfugiés essaient de s’organiser au mieux pour passer l’hiver. Jean-Pierre cherche toujours une solution pour se tirer de cette situation qui lui pèse. Son oncle Dominique Jung, celui qui habite Epiez-sur-Meuse ne cesse de lui écrire et de lui demander de venir le rejoindre pour l’aider à cultiver ses champs et à élever ses moutons. L’oncle n’est plus très jeune, il a 64 ans et a besoin de bras valides, surtout que ses deux fils, Marcel-Edouard et René, sont mobilisés. Il connaît bien Jean-Pierre qui est maintenant dans la force de l’âge et qui ne rechigne pas au labeur. Après quelques hésitations, ce dernier se décide enfin, espérant trouver en Meuse de meilleures conditions de vie et surtout une alimentation plus abondante qu’en Charente.

 


Dominique et son épouse Catherine Demmerlé en 1943


La famille quitte donc la Charente par le train avec le peu de bagages qu’ils ont pu emmener de Kalhausen. Mais la collaboration avec l’oncle sera difficile, la nourriture laissera à désirer, le salaire sera maigre et Jean-Pierre gardera de mauvais souvenirs de ce séjour en Meuse. Ainsi il avait planté au printemps 1940, pour son propre compte, une petite parcelle de pommes de terre à Epiez.

La famille Freyermuth regagne Kalhausen au cours de l’été 1940, après la fin des hostilités mais ne peut récolter les pommes de terre pas encore mûres. Jean-Pierre se rend alors à l’automne dans la Meuse, certainement avec un attelage de chevaux, pour récolter les précieux tubercules, mais l’oncle indélicat n’avait pas attendu pour rentrer la récolte et le pauvre Jean-Pierre doit rentrer bredouille d’un si long voyage. Il ne  pardonnera jamais cette indélicatesse à son oncle et restera fâché avec lui le restant de sa vie.

Les années de guerre se passent sans encombre, Jean-Pierre ne montre pas trop ses sentiments francophiles. Il faut se méfier de l’administration allemande, des gendarmes qui logent au village, des dénonciateurs potentiels.

Il habite maintenant dans la "Herrmann Goering Strasse", mais pour lui, cela reste le "Wélschebèèrsch".

Deux de ses frères, André et Emile ont déjà été déportés dans les Sudètes parce qu’ils ont refusé de signer l’arrêté d’intégration dans la communauté du peuple allemand, la "Volksgemeindschaft". Et, Nicolas. le nouveau maire de l'époque, est connu pour ses sympathies nazies.

Jean-Pierre fait de la résistance à sa manière. Il prend le risque de cacher dans la maison vide de son frère Emile, puis plus tard dans sa propre maison, un jeune du village, réfractaire au service militaire allemand. Il s’agit d’Auguste Muller né en 1921.

 

Auguste Muller (1921-2001)


Il faut avoir du courage pour le faire, au su du voisinage mais à la barbe des gendarmes logés au village et des autorités communales favorables aux Allemands. Une dénonciation est toujours possible et l’emprisonnement ou la déportation dans un sinistre camp devient réalité en cas de découverte d’un réfractaire, non seulement pour ce dernier, mais aussi pour ceux qui l’ont aidé à se cacher.

Comme d’autres agriculteurs du village, Jean-Pierre reçoit pendant quelque temps l’aide précieuse d’un prisonnier serbe, Radivoy Markowitsch.

Ces prisonniers arrivent chaque matin à pied de Weidesheim, escortés par un soldat allemand armé. Ils passent la journée dans leur famille d’accueil qui les nourrit et retournent le soir à Weidesheim où ils logent d’abord dans le vieux donjon du château, puis dans une baraque proche. Jean-Pierre accueille chaleureusement ce Serbe et sa collaboration est la bienvenue car le travail ne manque pas pour le couple dans l’agriculture.

Déjà en ce temps, les locaux sont trop justes pour l’activité agricole de Jean-Pierre et il est obligé de loger ses chevaux dans l’étable de son frère Emile déporté à Bad Kratzenau, dans les Sudètes.


 

Elisabeth, Auguste Muller, Jean-Pierre et la jeune Joséphine
devant la maison du couple.
A la fenêtre Pierre Bour.
Photo prise le 5 septembre 1945.


Après la guerre il décide de transformer fondamentalement sa petite ferme devenue trop petite. C’est l’entreprise locale de bâtiments de Pierre Freyermuth qui se chargera des travaux.
 
Initialement la partie habitation, composée de deux pièces et d’une petite cuisine avec pierre à eau au rez-de-chaussée, était encadrée à gauche par la porcherie rajoutée au fil du temps et à droite par une grange et l’étable. Une minuscule cave est creusée sous la chambre donnant sur la rue. L’oncle Henri dort dans cette pièce de l’avant. Les poules et les lapins logent au fond de la grange, sur le côté gauche. L’étable est trop petite et la place manque pour passer derrière les animaux.

 



La travée habitation sera déplacée tout à fait à gauche et l’ancienne porcherie deviendra salon-salle de séjour avec deux chambres nouvelles à l’étage.

La cave sera agrandie sous l’ancienne porcherie, mais de gros blocs de roches calcaires laissées en place sur le côté pour éviter d’avoir à creuser de nouvelles fondations pour le pignon, réduiront le volume utile. Cette cave assez basse servira à entreposer les betteraves fourragères.

La partie droite de la maison deviendra un espace fonctionnel, recouvert d’une dalle en béton et réservé uniquement à l’élevage. La grange est supprimée et il faudra désormais décharger les charrettes de foin directement de la rue par une gerbière qui donne sur le fenil.

Trois fenêtres éclairent cet unique espace où logent vers l’arrière les vaches et les chevaux et vers l’avant les porcs répartis dans quatre boxes séparés par des murs en briques crépies. Les poules ont aussi droit de cité dans ce dortoir moderne et peuvent sortir sur la rue par une petite ouverture.

Deux trappes faites dans la dalle permettent de remplir directement les râteliers de foin. Une autre ouverture pratiquée dans le pignon donnant sur la rue des roses permet d’évacuer le fumier sans sortir de l’étable et c’est appréciable par mauvais temps.

Le fenil est accessible par le grenier et par la gerbière en façade. Toute la récolte de foin est déchargée manuellement et il faut souvent être à trois ou quatre pour faire le travail.

Les céréales sont entreposées au grenier, situé au-dessus des chambres et le fait de devoir monter deux escaliers avec un sac de 50 kg sur le dos n’est pas une mince affaire. Un fumoir à viande se trouve également au grenier.




La maison est transformée, mais non encore crépie.
Avec Joséphine et Huguette.
Photo prise vers 1950.

 


Une vue de la maison avec Lisa à droite, en compagnie
de trois de ses sœurs, Catherine, Joséphine et Mathilde


 

Plus tard, pour rentrer le foin et le regain, Jean-Pierre utilisera un souffleur à foin, une espèce de gros ventilateur mû par un moteur électrique et placé le long de la façade. Ce système ne nécessitera plus que deux personnes, l’une sur la charrette pour alimenter le souffleur au moyen d’une fourche et l’autre sur le fenil qui répartit le foin. C’est moins fatigant, mais ça fait beaucoup de bruit de surtout beaucoup de poussière sur le fenil.




 
Les gerbes de blé, d’orge et d’avoine sont entreposées après la récolte dans un hangar fabriqué à partir des éléments d’une vieille baraque et situé dans la rue des roses (permis de construire délivré en 1958). Jean-Pierre a acquis là, une parcelle contenant les ruines de la maison Lerbscher détruite pendant la guerre et un petit jardin. La baraque située rue de la montagne, avait appartenu à un certain Malick qui y avait emménagé après la guerre.



Le hangar reconstruit en dur plus tard (1975)
 

C’est dans ce hangar que se déroulent, en fin d’automne et en hiver, les séances de battage. C’est là aussi que Jean-Pierre entrepose, outre la paille, son matériel agricole comme le pulvérisateur et la batteuse Kuhn acquis en commun avec Florian Gross et Henri Hoffmann.

Parfois la place  manque pour entreposer la totalité de la récolte de paille et il faut recourir à des granges de particuliers dans le village, comme celle de la rue des roses appartenant à Sabine et Antoinette Seltzer ou encore celle de Nicolas Fabing, le boulanger, dit "Bägger Nìggel", au début de la rue des fleurs.
 
Avec la place disponible suite à la restructuration de la maison, Jean-Pierre et Elisabeth se lancent dans l’élevage de porcelets. Ils ont plusieurs truies  et les portées sont nombreuses et abondantes. Les porcelets sont vendus au frère Emile qui vient de se lancer dans le commerce ambulant ou à d’autres personnes du village. Ce dernier se ravitaille auprès des éleveurs de la région pour sillonner ensuite les villages proches au volant de sa camionnette bâchée 203 Peugeot et proposer sa marchandise au son de la cloche qu’il agite et criant : "Fèrckléé ! Fèrckléé !".

Beaucoup de villageois, agriculteurs ou ouvriers, achètent en effet chaque année de jeunes porcelets et ils les engraissent avec des pommes de terre cuites dans le "Suffkéssel", avec le petit lait ou encore avec les restes des repas. Même l’eau de vaisselle est utilisée car elle contient un peu de graisse. Mais la plonge se fait alors forcément sans produit dégraissant. Ces porcs, une fois bien gros et gras, servent à la consommation familiale ou sont vendus au boucher du village.

Il va sans dire que le travail de nourrissage des porcs incombe entièrement, comme partout ailleurs, à la femme et qu’il suppose chaque jour beaucoup d’investissement. La mère au foyer ne chôme pas, partagée entre l’éducation des enfants et l’aide au mari dans presque tous les travaux agricoles. Mais il est des tâches qui lui sont spécifiquement réservées tout comme à l’homme qui est le seul habilité à atteler les chevaux et à s’occuper du bétail.

Ainsi l’épouse s’occupe aussi de l’entretien des jardins et des récoltes de légumes dans les quatre parcelles cultivées à cet effet : dans la rue des roses, " ìn de Àrzwies", "ìn de Wàldwies" et encore "ìm Brùch". Ces jardins sont parfois éloignés du village et il faut rentrer les récoltes au moyen d’une petite carriole à quatre roues poussée devant soi ou encore tirée au moyen d’un petit timon, " ’s Käärschel".

La natalité augmente avec la fin de la guerre et des jumeaux viennent au monde dans le couple Freyermuth en 1946. Mais malheureusement l’un est mort-né et l’autre, appelé Fernand, ne survit que 6 mois, emporté par une méningite malgré des soins prodigués à l’hôpital de Strasbourg. Le bébé meurt à l’hôpital et la maman le ramène par le train, dans ses bras, enveloppé dans une couverture, pour éviter des frais de transport par corbillard.
 
Huguette voit enfin le jour le 8 janvier 1948 alors que son frère André a déjà 15 ans et sa sœur Joséphine 14 ans. La grande sœur s’occupera volontiers de cette petite dernière et la maman sera plus disponible pour les autres tâches qui ne manquent pas. La benjamine de la famille épouse, le 18 juillet 1969,  André Schlegel d’Etting. Ce dernier travaillera d’abord dans la fabrique de meubles Minnerath de Sarreguemines, puis à l’usine de pneumatiques Continental comme agent de maîtrise.

                                 


La famille Freyermuth en 1967





Les trois enfants en 1993

 


André Schlegel (1946-2023)


Dans les années 60 le modernisme fait des adeptes dans le village spécialement chez les agriculteurs. Jean-Pierre n’a que 53 ans et il n’est pas trop vieux pour se recycler.

Il a déjà acquis un souffleur à foin et une moissonneuse-lieuse et il est prêt, malgré la peine que cela lui fera, à sacrifier son attelage de chevaux au profit d’un tracteur qui ne consomme que si l’on s’en sert et qui facilitera le travail. D’autres cultivateurs du village ont déjà acheté un tel engin. Le premier à en acheter un a été Joseph Greff qui a acquis un tracteur Energic. Henri Hoffmann, le beau-père d’André, a acheté un Renault D22 dès 1962.

Nicolas Lenhard fils, le frère de son gendre Adolphe, est justement mécanicien au garage Cheval de Saint-Mihiel et il connaît une bonne occasion, un tracteur Allis-Chalmers, issu du plan Marshall. C’est une machine de fabrication américaine, du genre triporteur, à moteur à essence et à pétrole.

Il démarre à l’essence, puis on permute sur le pétrole. Le carburant doit être acheté auprès des établissements Werner de Sarralbe dans des bidons de 20 litres, puis plus tard dans des fûts de 200 litres.
Le système d’allumage du moteur n’est pas très pratique car il faut manipuler des robinets et Jean-Pierre se trompe parfois. Alors le moteur s’arrête et c’est tout un cirque pour le faire redémarrer surtout que Jean-Pierre n’est pas très doué en mécanique.

 

Le modèle WC (C pour cultivating), d’une puissance de 25 cv,
  est produit de 1948 à 1953. Il peut fonctionner à l’essence ou au pétrole.
Il ne dispose pas de barre de coupe latérale, mais d’une
faucheuse arrière traînée. Il a été conçu plutôt comme un engin porte-outils ventral.


Jean-Pierre n’arrive pas tout seul à atteler la barre de coupe et il lui faut souvent l’aide de son gendre.

La lame de la barre de coupe est mue au moyen d’un cardan monté sur la prise de force du tracteur et il n’y a pas de protection. Les accidents sont toujours possibles et Jean-Pierre a un jour la jambe de pantalon prise par le cardan. Il en est quitte pour une grosse peur et rentre au village dans la voiture de son gendre Adolphe en caleçon, lui qui est si pudique. Cette fois la chance lui a encore une fois souri.

Bientôt, en 1967, il échange cet engin pas très facile à faire fonctionner contre un autre tracteur d’occasion toujours fourni par Nicolas Lenhard, fils. Cette fois c’est un Vendeuvre Type Super BM 57 construit en 1957.

Cet engin lui rend de grands services et il l’utilise journellement pour tous les travaux agricoles, mais aussi pour les déplacements dans le village quand il s’agit de mener les vaches au parc ou de transporter de l’eau pour abreuver les bêtes. C’est devenu son moyen de locomotion, son taxi et ils sont inséparables.

Mais le tracteur qui n’est plus de la première jeunesse tombe souvent en panne d’embrayage et c’est son petit-fils Gérard Lenhard lui aussi mécanicien qui doit réparer la machine, même le dimanche pour qu’elle soit opérationnelle dès le lundi.

 


Jean-Pierre et Lissa de retour des champs, sur le Vendeuvre

Les travaux se font désormais en commun avec son gendre Adolphe qui à côté de son emploi dans l’entreprise Dietsch a encore un petit élevage d’une trentaine de moutons. André Schlegel, son second gendre, vient souvent aussi donner un coup de main après son poste de travail à l’usine Continental de Sarreguemines.

Et à partir de 1973, date de mon installation à Kalhausen, j’aurai souvent l’occasion de piloter ce tracteur quand je donnerai un coup de main dans la culture… et d’aider mon beau-frère pendant les nombreuses réparations d’un matériel obsolète.



                                                                            

Nicolas Lenhard père, Joséphine Freyermuth avec Lissa et Jean-Pierre le 11 août 1973

Jean-Pierre continue à pratiquer l’agriculture jusqu’à sa retraite, en étroite collaboration avec son gendre. Il effectue aussi, au moyen de son tracteur, tous les travaux agricoles et les transports de bois au profit du beau-père de sa fille Joséphine. Ce dernier, Nicolas Lenhard père, appelé "Schààcks Nìggel" ne possède que des vaches et les chevaux de Jean-Pierre, puis son tracteur lui sont d’une grande utilité.

        



Nicolas Lenhard et Jean Pierre


Plus tard, après sa retraite, Jean-Pierre continue à élever une ou deux vaches pour le lait, plus une génisse pour la viande. Le lait et la viande alimenteront la famille proche et nous profiterons aussi du lait produit.

Il continue avec son épouse à donner un coup de main à son gendre : à faire le foin, à planter les pommes de terre et les betteraves, à s’occuper des moutons, à réparer les parcs tout au long de l’année.

Il continue à toujours être présent lors des travaux, se croyant indispensable ou plutôt voulant se montrer disponible pour aider tant qu’il le peut. Sa place n’est pas encore à la maison, mais sur le tracteur ou dans les champs, au grand air, au milieu des bêtes. Ne dit-il pas à qui veut l’entendre que son paradis c’est «la Thìewelswies», "la Thieboldswies", qui se trouve vers Schmittviller, à la limite du ban de Kalhausen. C’est là qu’il possède un parc où il mène ses vaches et qu’il se sent à l’aise, en pleine nature.

Mais cette façon de toujours être présent, de toujours s’intéresser aux travaux quels qu’ils soient, va lui jouer un sale tour un jour.

Le 7 juillet 1979, au matin, nous sommes en train de déblayer le "Bunker", la casemate, en réalité une chambre de coupure, située au bout de la rue des roses et acquise par mon beau-père Adolphe Lenhard du service des Domaines.

La construction en question, un bloc de béton, est enterrée sous un petit monticule et au fil des années les habitants ont accumulé là des déchets, des pierres, de la terre. Il a été décidé de réduire le talus pour gagner de la place en vue de la construction d’un hangar à machines. La terre  doit être chargée sur la charrette attelée au Vendeuvre et transportée jusqu’au lieu dit "Chaussée" au bout du pré situé à cet endroit. Là se trouvait pendant  "la Drôle de guerre" un abri de rondins et de tôles et on peut maintenant combler les excavations. Pour y accéder depuis le chemin, il faut descendre une forte pente herbeuse d’une cinquantaine de mètres. Cette descente est dangereuse car il faut freiner la remorque chargée de terre sinon son poids risque d’entraîner le tracteur dont les roues à crampons se mettent alors à déraper sur l’herbe, surtout si elle est humide de rosée.

Un premier transport a déjà été réalisé sans encombre et pendant que mon beau-frère Gérard Lenhard repart recharger la remorque, je suis occupé à égaliser la terre déchargée.

Lors du second transport, Jean-Pierre veut être de la partie. Il se place alors sur la barre d’attelage, à l’arrière du tracteur, chose qui est dangereuse en soi, mais que nous faisions tous sans penser au risque de glisser, de tomber ou de se faire coincer entre le tracteur et la remorque.
Je vois encore le tracteur attelé à la charrette chargée de terre, conduit par mon beau-frère, descendre lentement la pente avec le grand-père debout à l’arrière.

Soudain le tracteur commence à déraper et l’attelage se met en porte-feuilles. Le Vendeuvre aurait pu se renverser, mais cela n’arrive heureusement pas. Le chauffeur est totalement impuissant, il ne maîtrise plus le tracteur. Jean-Pierre n’a pas le temps de réagir, de sauter à terre ou de changer de côté. Mais peut-il le faire à son âge ?

Le timon de la charrette et la barre d’attelage lui broient inexorablement la jambe droite. Pendant que mon beau-frère rentre chercher du secours, je reste avec le blessé, couché à même le sol, essayant de faire une compression au niveau de l’aine par peur d’une hémorragie. Jean-Pierre souffre atrocement et il ne cesse de gémir. Je tente de le réconforter dans la mesure du possible.

Bientôt Gérard arrive en voiture. Il aurait dû appeler un médecin, une ambulance ou encore les pompiers. Nous n’aurions jamais dû charger le blessé dans une voiture particulière et le transporter ainsi à l’hôpital. Nous aurions dû immobiliser le membre fracturé au moyen d’attelles et protéger la plaie contre les impuretés car il s’agit d’une fracture ouverte.

Pendant tout le trajet  Jean-Pierre souffre atrocement à cause des secousses et personne de compétent n’est là pour atténuer la douleur. J’appuie toujours avec mon poing sur le pli de l’aine pour éviter une hémorragie imaginaire. En matière de secourisme c’est tout ce que je sais faire en pareil cas et je crois bien faire.

Ce jour-là tout le monde a tout faux, mon beau-frère tout comme moi, comme mes beaux-parents aussi. La prudence n’a jamais été mère de sûreté, l’imprudence a causé un grave accident. L’inexpérience en matière de secourisme sera peut-être la conséquence de la suite des évènements.

Les médecins réduisent la fracture et plâtrent le membre blessé, mais la plaie infectée ne veut pas guérir. On fait une greffe de peau en immobilisant pendant plusieurs semaines une jambe sur l’autre. On tente ensuite une autre greffe avec de la peau prélevée sur une fesse.

Mais cette greffe ne prend pas non plus, la plaie ne guérit toujours pas. Jean-Pierre reste de longs mois hospitalisé, mais son moral est toujours au beau fixe et il ne désespère pas de guérir.

En fin de compte la gangrène s’installe dans la jambe blessée et les médecins se résignent à amputer la partie sous le genou. Jean-Pierre doit désormais apprendre  à marcher avec des béquilles, à se déplacer en fauteuil roulant.

Il sera resté en tout quatorze mois à l’hôpital de Sarreguemines et un autre encore à Hautepierre pour l’adaptation de la prothèse au moignon.

Sa famille ne le laisse pas tomber pendant tout ce temps et lui rend souvent visite à l’hôpital dans la mesure du possible.


 


Jean-Pierre à l’hôpital en compagnie de Lissa, de sa petite-fille et d’arrière petits-enfants.


Avec sa prothèse il peut reprendre une vie presque normale. Mais il n’est plus question désormais de monter sur un tracteur, de dormir à l’étage, de se déplacer loin. Il s’aide désormais d’une béquille et entreprend de petites sorties dans la rue des roses pour rendre visite aux moutons de son gendre ou pour voir ce que ce dernier fait dans l’ancien hangar devenu bergerie. Pour rien au monde il ne veut rester enfermé, lui qui a toujours vécu au plein air. Il veut encore être présent partout où on travaille. Il observe, il s’intéresse à tout. Mais il ne peut plus faire de promenade dans les champs, sinon en voiture.

Il met un honneur à aider sa famille dans la mesure de ses moyens. Il occupe maintenant ses journées à nettoyer le pissenlit cueilli au printemps ou les rosés des prés ramassés en automne, à écosser les petits pois, à trier les haricots verts…

Ce sont de petits boulots qu’il peut effectuer assis, qu’il réalise pour rendre service, mais qu’il n’aurait jamais effectué autrefois et qui étaient toujours réservés à l’épouse. La lecture du journal l’occupe aussi chaque jour et il ne rate jamais les actualités à la télévision.

L’été le voit souvent sur une chaise, devant sa maison, en train de faire la causette avec les voisins, avec Nicolas Freyermuth, appelé "Bodde Nìggel", Oscar Muller, son frère Emile ou encore François Freyermuth qui, jeune garçon, venait souvent dans son écurie voir les chevaux et s’était pris de passion pour eux.

Puisqu’il ne peut plus se déplacer, les connaissances viennent à lui et il s’en réjouit toujours. Jean-Pierre et son frère André, brouillés depuis de nombreuses années à cause d’histoires d’héritage, se réconcilient et André, l’aîné, vient parfois lui rendre visite sur le pas de la porte.
 



Avec Nicolas Freyermuth et les filles Kuffler.

 



En 1986, avec une de ses arrière-petites-filles Virginie
 



Toute la famille réunie à Mouterhouse lors de la fête de ses 80 ans
                                                                               



Avec une autre de ses arrière-petites-filles Solange en 1981.
 




Jean-Pierre verra deux de ses frères décéder avant lui : Dominique, domicilié à Forbach, meurt en mai 1985 et Emile le 8 juin de la même année.

Le jeudi 6 avril 1989, à l’âge de 82 ans, Jean-Pierre achève paisiblement sa vie dans son lit installé depuis son accident dans le salon d’où il a vue sur la rue des fleurs et la rue des roses.

Pendant son existence il n’a pas été épargné par les épreuves, les accidents et la maladie. Mais il a toujours su garder le moral et a fait preuve d’optimisme malgré les épreuves et les vicissitudes de la vie.

                                                          


      1957






 

Son épouse le suivra un an plus tard le 7 janvier 1990 après une humble existence faite de labeur et d’abnégation, dans la satisfaction du travail accompli.

 



 



Après le décès de ses occupants, la maison de la rue des fleurs change de propriétaire, d’abord Marcel Dissieux, puis Claude Demmerlé qui décide de la transformer. De fermette, elle devient en 1997-1998 un petit immeuble de rapport : bar-tabac, dépôt de pain et logements locatifs à l’étage. Elle a fière allure désormais avec ses grandes baies vitrées, ses pignons décorés de fresques et sa peinture gaie. L’entrée du bar se trouve maintenant à l’emplacement du tas de fumier, les clients boivent un demi ou un café là où logeaient jadis les chevaux, les vaches, les cochons et les poules.
Un point-relais poste se rajoute en février 2007 après la fermeture du bureau de poste de la mairie. Mais les affaires vont mal et 4 mois plus tard, le petit bar ferme définitivement ses portes.

            



Ainsi vont les choses. Rien n’est jamais définitif.
Le temps s’écoule, les hommes et les femmes passent, laissant leur empreinte sur les choses.
Le souvenir reste. 



Gérard Kuffler
Décembre 2025