La 2e DB à Kalhausen -2ème partie

La 2e DB à Kalhausen (2ème partie)

Cantonnement à Kalhausen.

La 7e compagnie du 2e RMT restera 13 jours à Kalhausen, du 5 au 18 janvier 1945. Un éventuel retour en force de l'ennemi semble toujours possible. L'état d'alerte est maintenu. Les " Leclerc " se répartissent dans les habitations et s'installent comme ils peuvent.
Les contacts avec la population sont cordiaux mais limités car les villageois s'expriment en dialecte, pratiquent peu le français. Michel de Miscault se souvient : " Je n'ai pas de souvenirs d'avoir rencontré des habitants, mais nous étions très occupés et la température ne nous incitait pas à nous promener sans motif sérieux ". Le 4e Escadron du 12e RCA ne reste que quelques jours au village, leur mission consiste à patrouiller dans le secteur.

Les journées sont mises à profit pour faire des exercices de défense ou d'appui au profit des Américains, comme lors de la reprise de Rimling, le 8 janvier par les Allemands. Le temps est exécrable : froid, neige, ciel gris. La proximité de terrains dégagés, en l'occurrence le plateau de Schmittviller, permet de faire des exercices de tir au profit des recrues nouvellement arrivées.

 

Charles Mercadal, un soldat de la 2e DB. Il logeait avec Victor Ricci et Maurice Perrier,
2 autres camarades, chez les Klein au " Welscheberg " (rue des roses)

Collection privée


Autre vue du half track de Charles Mercadal. L'insigne régimentaire, un C avec 2 barres verticales,
ainsi que le nom de baptême " Comté de Foix " attestent son appartenance au 4e Escadron du 12e RCA.

Collection privée


A la demande du Service Cinématographique des Armées US, n'ayant pu assister aux affrontements, nos " Leclerc " se transforment en acteurs et font un simulacre de combat. Très apprécié, paraît-il par les cameramen. Un reportage photographique englobant le secteur allant de Wittring à Gros Réderching est aussi réalisé à cette occasion.

Une autre distraction est la chasse ; les lièvres abondent et améliorent l'ordinaire. Le civet est presque au menu tous les jours. Cela se passe au " Langeneck " (rue de la libération). A l'issue d'un bon repas, le cuisinier annonce aux convives qu'ils ont dégusté du chat à la place du civet… Blague douteuse ! Anecdote rapportée par Camille Zins.

Notons la présence à Kalhausen d'Hubert Leclerc de Hautecloques, le fils du Général Leclerc, qui fait partie de l'équipage du char " Bordelais II " du Sous-lieutenant Michel de Miscault. Leur cantonnement est au " Langeneck " dans la maison Lenhard Nicolas.

Le 14 janvier, le ciel s'éclaircit, le bruit de centaines de moteurs d'avions se fait entendre, les gens sortent des maisons et voient des avions qui volent dans la même direction. Ce n'est que plus tard qu'on apprend que la campagne de bombardement sur l'Allemagne a repris.

Un jour, un officier américain embarrassé vient se présenter chez le Capitaine Fonde :

" Vos hommes ont pillé le dépôt de mon régiment. S'y trouvaient les réserves de vivres et d'habillement de l'unité, mais aussi les cantines et sacs personnels des officiers et sous-officiers. "

Le Capitaine ne sait que répondre, n'ayant pas vu d'Américains à Kalhausen à son arrivée. L'Américain répond qu'ils ont laissé leur dépôt lors de leur départ précipité vers le Nord. Les chefs de section et de peloton enquêtent et il s'avère que des hommes ont été vus en possession d'effets inhabituels d'aspect américain.

Ce dépôt était situé dans l'école de la " Schùlgàss ". Joseph Pefferkorn, riverain, se souvient : " L'école était en face de notre maison, des paquetages étaient empilés contre les murs, éventrés. Les effets personnels dépassaient des sacs fouillés, un grand bidon de peinture kaki avait été renversé par terre, je me souviens avoir vu une paire de gants de boxe, des instruments de musique, un ballon ovale, une nouveauté pour nous, mais c'était le chaos. "

Les "Leclerc " sont étonnés par l'attitude du curé Schilt qui soupçonne la présence d'agents pro-allemands au sein de la population. Paranoïa ou réalité ? Toujours est-il qu'il prend rendez-vous en secret avec le capitaine Fonde, détenteur du pouvoir et demande la destitution du maire du village. L'autorité préfectorale de Sarreguemines confirme, le maire est arrêté et emmené au chef-lieu.

Que reproche-t-on au maire ? Rappelons que la Moselle est annexée au Reich allemand en 1940 et que les communes sont sous le joug de l'administration allemande. Les maires d'avant-guerre ont été révoqués, d'autres plus germanophiles nommés. Après 1918, le rattachement à la France ne s'est pas toujours trop bien passé (tentative de révocation du concordat, assimilation par le jacobinisme parisien, maladresse de l'administration). Dans certains milieux demeurait une réelle nostalgie de la " rigueur " germanique, mais les maîtres de 1940, n'étaient pas les mêmes que ceux d'après 1870. Rappelons aussi qu'en 1870, nous sommes devenus allemands par traité et que ce fut une période de stabilité (construction d'infrastructures, instauration de lois sociales...) L'assimilation par le pouvoir en place était en outre plus subtile. Certains Lorrains se sont laissés entraîner par les chants de sirène du pouvoir nazi après 1940. L'attitude générale de la population mosellane était la résignation, elle subissait. Certains anciens ne disaient-ils pas : " Si les Hottentots (tribu africaine de la Namibie, colonie allemande avant 1918) arrivent, nous serons hottentots ". Ceci résume l'état d'esprit de la population, ballottée d'un pays à l'autre en l'espace de quelques générations.

L'étonnement des troupes allemandes est grand face à la réserve des civils mosellans en 1944 : " Ils parlent allemand, ont des noms allemands, certains portent l'uniforme allemand et pourtant sont français de cœur. "

Cela pourrait se résumer par l'adage suivant : Français ne puis, Allemand ne veux, Lorrain je suis.

L' Ortsgruppenleiter et maire de Kalhausen est condamné à 8 mois de prison, amende et indignité nationale pour atteinte à la sûreté extérieure de l'Etat. On lui reproche la déportation de quelques concitoyens, d'autres témoins le décrivent comme un bon Lorrain, ayant averti quelques personnes des représailles qu'elles allaient subir. Y a-t-il un lien avec l'affaire des insoumis de Hutting, suite à laquelle des personnes ont été déportées ?

Le 18 janvier, la 2e DB reçoit l'ordre de rejoindre la plaine d'Alsace. Vers 22 heures, la colonne quitte Kalhausen, de la pluie glacée et des rafales de vent s'abattent sur les véhicules, ils atteignent Handschuheim entre Wasselonne et Strasbourg vers 3h30 du matin " sans un poil de sec ", dira le Capitaine Fonde.

Laissons le mot de la fin à Michel de Miscault Sous-lieutenant au 12e RCA : "Il faut avouer que pendant ce court intermède de la 2e DB dans la région de Sarreguemines, notre pensée était souvent accrochée à Strasbourg, c'est d'ailleurs pour cela que nous sommes repartis à toute allure pour dégager la banlieue Nord de Strasbourg. "

Ainsi s'achève le périple de la 2e DB dans notre région.

Bernard Zins. Janvier 2008.


Sources et bibliographie.

SALBAING (Jacques), Ardeur et réflexion, La pensée universelle, Paris, 1992.
FONDE (Jean Julien), J'ai vu une meute de loups, Fernand Nathan, Paris, 1969.
DE LANGLADE (Paul), En suivant Leclerc, Robert Laffont, Paris, 1964.
SERFASS (Charles), La déchirure, Alsace bossue 1939-1945, Editions Scheuer, Drulingen, 1994.
RITTGEN (Francis), Opération Nordwind, Editions Pierron, Sarreguemines, 2006.
STÖBER (Hans), Die Sturmflut und das Ende, Munin Verlag, Osnabruck, 1987.
Kriegstagebuch Goetz von Berlichingen, Arbeits und Förderverein Für Bliesdalheimer Dorfgeschichte, 1995.
Lettres de Michel de Miscault.
Conversations téléphoniques avec Robert Velut, Jacques Fenouillère.
Témoignages divers.
Photos de la 2e DB : Michel de Miscault, Marcel Mercadal.
Infographie Alain Behr.